- Alors, Monsieur l' curé, au bout d' quarante ans, vous pinsez si j ' connos tout par cœur ! Min brafe Félicien quand il étot in brise-broule après mi, i dijot que min ménache il étot miux fait à l'églisse qu' à m' maison !
Intre nous Monsieur l' curé, si qu' il y avot été pus souvint à s' maison et moins souvint au cabaret à boire des bistoules, il arot vu l' traval que j' faijos, pasque ch’est pas pour déméprijer mais…

- Bref, Louise, bref ! s'impatienta l' abbé.

- Ouais, bref, Monsieur l' curé, ch' matin, j' avos fini d' tout installer. L' lumignon d’ l’étoile du Berger alle clignotot parfaitemint, j'ai même racaté eune lampe d'arcanche passe que l'année passée rappelez-vous que l' étoile du Berger alle avot garzi avant l' messe d' minuit.
Joseph il étot ajouqué d'un côté de ch' berche, Marie d ' l'aute côté bien aqueutée à ch' bœu qui soufflot déjà sur ch' berche, comme pour l' récauffer, l’ baudet il étot ramonchelé d’ sur s’ paillasse…

- Et l' enfant ?

Ah bin nan ! J'ai arténu chu qu'o m'avez dit l’année de d’ vant monsieur l' curé. L' éfant Jésus il est camuché dins eune boite à bottines in d' sous d' l'estrate… il est dins l’ouate et je ne l' sortirai que l' soir d' Noël .
N' vous faijez pas d' bile, j’ l’installerai dins sin berche à minuit quand vous m’ férez un clin d’oeul… j' ai arténue l' leçon. J’ va miler vou clognon. Enfin, j' avos raffouré l' baudet avec de l' palle fraiche que j' ai été kaire à mon Onésime. Les rois mages étotent au garte à vous à l' intrée de l' crèche avec lu cadeaux, même que j'ai du arprijer l' capote d' Melchior pasque sin mantieau i est comme min tchien, i perd ses poils. J’ avos armis un ptit peu d’ peinture noirte sur l’ figure à Gaspard et…

- Au fait, Louise ! pour l' amour du ciel ! trépigna le curé, au fait ! Je vais être en retard pour la première messe si vous ne vous pressez pas !

- J’ y arrife monsieur l' curé, j’ y arrife.
Ch' est ch' momint là que j' préfère , quand tout il est fin prêt, min plaisi ch' est d' ête l' première à mette eune pièche dins ch' baudet pour avoir l' cotintemint de l' vire dire merci avec s ' tiête. Quand j' vos s' tiête berloquer… j' ai l' impression qu' i m' dit : « ch' est bien m’ brafe Louise, t' as core fait d’ la belle ouvrache ch’ l’ année chi»

- Il vous remercie surtout pour l'offrande que vous venez de faire Louise, et qui servira, ajoutée à celle des autres paroissiens, à acheter la layette du premier enfant du village qui viendra au monde après la nuit de Noël.

- Ouais, et bin ch' est là que cha s'a bradé Monsieur l' curé. Ch’est là que j’ai eu l’ frayeur de m’ vie. L' fos chi, comme tous z’ ans, j'ai mis m' pièche in caressant s' n' équenne, comme j' fais depuis quarante ans… et ch' est alors que cha s' est pas passé comme d' habitute ! J’ sus core à pieau d’ glaine rien qu’ in vous l’ racontant. Sans rire, ch’arot été un éfant, j’ l’auros fait picher sur eune pierre bleusse pour pas qu’il attrape des boutons !

- Bien, bien… dit le brave homme, un peu gêné… que s’est-il passé alors ? Vous voulez dire que sa tête n' a pas bougé ?

- Si, si, alle a barloqué, heureusemint qu’ alle a barloqué, nan mais véyez ch’ cop chi, au lieu de m' dire merci comme i fait d' pus quarante ans, i m ' a ravisé drot dins mes deux yux et i m' a dit, comme cha : « Merci Louise » avec s' bouque !

- Mais enfin, Louise, qu' entendez-vous par : « il m' a dit merci avec s' bouque » ?

- Et bin comme vous pis mi, Monsieur l' curé, quand in dit merci à ches gins, i m' a dit merci.

- Vous voulez dire qu'il vous a semblé qu' il vous disait merci ?

- Nan, i m' a pas sanné qu’ i m’ dijot merci, i m' a dit merci ! Vous comprindez pas, j’ l’ ai intindu dire : « Merci Louise » !

- Qu 'est-ce que vous me racontez là ma pauvre Louise, cet âne n' a jamais parlé !

- Et bin il a cangé d' avis, voilà !

- Mais c'est impossible Louise, allons, allons ! Cet âne n’est pas vivant, il ne peut pas vous avoir parlé !
Puis, réalisant ce qu’il venait de dire, il ajouta : et quand bien même serait-il vivant, un âne ne parle pas.

- J' vous jure Monsieur l’ curé…

- Ah ! non Louise, ne jurez pas, vous savez que j' ai horreur de cela ! lâcha le curé en enfilant sa chasuble. Vous aurez mal vu ou mal entendu, voilà tout !

- Mi aussi comme vous Monsieur l'curé, j' ai tout de suite pinsé que j' avos eu eune bleusse vue. Alors j' ai arcomminché, et bin j' ai eu bieau vidier min porte-monnaie, à chaque coup que j' mettos eune pièche, il berloquot s' tiête in m ' dijant merci. Oh ! pas fort nan, tout duchemint, avec eune tite voix. Ténez, ch’ étot presque comme si i voulot pas que les autes gins ils l' intinchent, comme cha : « Merci Louise »

- Vous vous moquez de moi Louise ! dit le curé visiblement agacé.

- Monsieur l’ curé, j’oseros pas, dit-elle en se signant rapidement. Vous êtes comme Saint Colas, vous croyez que chu qu’o véyez !

- Saint Thomas, Louise . C’est Saint Thomas qui était incrédule.

- Ch’est cha… Saint Thomas, vous êtes un rute crédule comme li. Et bin vénez vire par vous même si qu'o m' croyez pas, i n' n' a pas pour longtemps.

Contrarié, le curé poussa prestement le porte de la sacristie et se dirigea d'un pas décidé vers l'entrée de l' église ou se tenait la crèche. Il prit à peine le temps de saluer quelques paroissiennes qui étaient déjà installées pour la première messe et qui le regardèrent avec étonnement. La vieille servante le suivait en courant presque.
Quand il fut arrivé il ne jeta même pas un regard sur le reste de la crèche, et d' un geste presque brutal appuya sur le museau de l'âne qui, pas du tout rancunier, balança la tête d'un mouvement attendu, mais resta silencieux.

- Alors Louise… vous avez entendu quelque chose ! lâcha t –il, tellement fort qu'une vieille dame assise sur un banc près de là en fit tomber son missel de frayeur.

- Ah bin nan, forchémint, vous n'avez pas mis d' pièche, i peut pon vous armercier !

Levant les yeux au ciel, l ' homme d’ église poussa un long soupir. Il retroussa alors sa chasuble, plongea sa main dans sa poche de son pantalon et en retira un porte-monnaie râpé duquel il extirpa une pièce de monnaie. Il fit tomber la pièce dans la fente et le quadrupède hocha de la tête au grand soulagement de deux retardataires qui venaient de pousser la porte de l' église, toutes surprises de se trouver nez à nez avec leur prêtre.

- Voilà !vous êtes convaincue à présent ?

- Ch’ est à dire que mi, comme j' avos mis l' première pièche de l’ journée, pétête que ch' Bon Diu il a demindé à ch' baudet d' dire merci, avec s' bouque !

- Mais Louise, les hochements de tête de cet animal ne relèvent en rien de la volonté divine, mais d'une simple loi de physique que je vais vous expliquer : imaginez que la tête de l' âne soit comme le plateau d' une balance qui reposerait sur le fléau. L' autre plateau, à l' intérieur de l'âne, est constitué d'un récipient du même poids qui recueille votre pièce. Alourdi par l'effet de votre offrande le récipient s' abaisse, fait remonter la tête, puis la pièce tombe et allège le…

- Ch' est pas la peine d' vous amatir Monsieur l' curé, j’ ai été à l’ école dins ches courts jours, alors j' y comprinds rien à tous vous jux d’ physique là. Tou chu que j' sais ch' est que quand j' ai mis m' pièche, l' baudet i m' a dit merci avec s' bouque, j' l' ai intindu, je n’ sus pas sotte tout d’ même !

- Parfois je doute Louise, je doute ! Vous me désespérez, j' ai assez perdu de temps avec vos sornettes ! Il planta là la servante et retourna dans la sacristie d'un pas rageur, pour se préparer à servir la messe.

- Vous permettez ? demanda, une pièce à la main ,la veuve Brassard qui avait suivi très attentivement la conversation. Elle s'approcha de l'âne et s'apprêtait à déposer sa pièce quand Louise la retint .

- Combien qu'o z' allez mette ? dit-elle, en regardant la main de la veuve Brassard.

- Euh ! 50 centimes, répondit –elle gênée.

- Ah bon ! alors vous n ' êtes pas là d' l' intinte vous dire merci ! Mi si j’ étos baudet, je n’ parleros pas pour si peu !

Vexée, la veuve Brassard remisa sa pièce et sortit de son porte-monnaie une pièce de 2 euros qu’ elle offrit à l’ âne .

- Ah ! vous avez intindu ? s’exclama Louise, radieuse .

- Non ! lui répondit la veuve Brassard.

- Ah ! bin forchémint, vous êtes sourte comme un pot ! I va pas s’ égosiller non pus hein ! Cha n’ est qu’ un baudet après tout. Mi j’ l’ ai intindu !

Bientôt rejointe par la petite troupe des fidèles, Louise se mit alors à raconter son aventure avec force détails, imitant la voix qui l' avait remerciée, balançant la tête comme l' âne capricieux .

Revenu devant l' autel, le curé dût frapper du pied à plusieurs reprises pour appeler ses ouailles à la prière et, durant la messe, il eut l ' impression que l' on chuchotait de manière inhabituelle chaque fois qu'il tournait le dos à son auditoire.

Les jours suivants se passèrent sans agitation particulière. Louise venait chaque matin pour prendre soin du ménage et il n’ était pas rare qu’ elle restât près de la crèche pour répondre aux nombreuses questions que les fidèles lui posaient.
Avec beaucoup d’ application, elle racontait à qui voulait l’ entendre, la meilleure façon de glisser la pièce dans la tirelire, pour entendre la voix de l’âne. Pourtant la capricieuse bestiole ne prétendait pas renouveler ses remerciements et restait muette malgré les nombreuses pièces que l’ on glissait entre ses oreilles.

- Mais, quelle voix avait-il donc ? demandait Idalie Decrombecque en trempant d’un geste machinal sa main dans le bénitier .

- Bin... eune voix d’ baudet ! répondait Louise.

- Mais encore ? repris Idalie.

- Je n’sais pon, ch’ étot l’ premier baudet que j’intindos parler.

Bientôt tout le village fut pris d’une curiosité légitime et la crèche fut visitée cette année là, plus qu’ à l’habitude. Un après-midi, on vit même la femme de l’ instituteur entrer prestement dans l’ église pour en ressortir quelques instants plus tard, le sourire aux lèvres.

Les enfants demandaient maintenant de l’argent à leurs parents pour venir tenter leur chance. Le petit Jacques déclara un jour qu’il avait entendu quelque chose, mais finalement, après force interrogatoires, il reconnut qu’il n’ était pas sûr que ce fut une voix d’ âne.

En sortant du cabaret, il n’était pas rare de voir quelques hommes à la trogne rougie par l’apéritif entrer dans l’église pour déposer dans l’âne la monnaie qu’ on venait de leur rendre au comptoir.

Le soir de Noël, Monsieur le curé fut pris d’ une joie difficilement contenue. En effet l’église se remplit, pour la messe de Minuit beaucoup plus vite que les autres années et il remarqua même quelques paroissiens qu’ il n’avait jamais vus en de telles circonstances.
Chaque nouvel arrivant, avant de s’asseoir, faisait une courte halte devant la crèche et les commentaires allaient bon train .
L’office fut célébré avec une ferveur toute particulière et à minuit sonnant, sur l’ ordre discret du curé, Louise plaça l’ enfant Jésus dans la paille avec une précaution remarquable. Monsieur le curé remercia l’ assistance et allait prononcer les derniers mots de sa liturgie quand la porte s’ ouvrit sur la bonne du docteur Martin qui venait en toute hâte rechercher son maître. Celui-ci s’éclipsa rapidement. La messe était dite.

Le lendemain matin le curé n’en croyait pas ses yeux. Il venait de vider su la table de la sacristie, le contenu de l’âne gris.

- Rendez-vous compte Louise, il y dans ce tronc, plus de dix fois ce qu’on trouve habituellement !

- Ch’est eune chance ! répliqua Louise en souriant.

- Oui, c’est une chance, répondit –il. Aidez- moi donc à compter Louise.

- Ah nan ! compter des sous, ch’ est pas min fort. M’homme i dijot que j’étos jusse bonne à les dépinser.

Le curé ne releva pas, mais sourit. Puis, tout en faisant des piles de pièces identiques, il questionna la fidèle servante.

- Dites-moi Louise, sait-on ce qui a pressé le docteur Martin au point de devoir quitter l’église avant la fin de la messe ?

- Ouais, répondit Louise, ch’est l’ sienne Gallet, s’ file à Marcel.

- Votre voisine ?

- Ch’ est cha, m’ voisine.

- Elle est malade ?

- Non pas malate, alle a accouché dins l’ nuit, marmonna Louise.

- Mais, j’ignorais qu’ elle avait un mari.

- Elle aussi !

Le curé la dévisagea.

- Vous voulez dire que cet enfant n’ a pas de père ?

- Ah bin si ! Monsieur l’ curé… l’ sienne Gallet ch’est pas l’immatriculée conception, hein ! Un père i a un père, ch’ est elle qui a pas d’ homme. Et pis ch’est pas « cet enfant », ch’est « ces enfants ». Alle a eu deux jumeaux.

- On dit des jumeaux Louise, pas deux jumeaux.

- N’ impêche qu’ alle n’ a eu deux. Alors cha kait bien !

- Qu’est-ce qui tombe bien ?

- Qu’i euche gramint d’ sous dins ch’ baudet, cha kait bien, pas que j’ vous signale Monsieur le curé que ch’ est les premiers nés d’après Noël et que ch’est pas pasque lu père il a fait queuette qu’i n’ vont pas avoir besoin d’ layette ches tiots .

Le curé regarda Louise longuement sans rien dire, puis se rapprocha de la vieille femme.

- Louise, dites-moi, vous saviez que votre voisine était enceinte ?

- Bin diape ! des jumeaux, cha s’ met pas dins s’ poche ! surtout deux !

- Vous saviez donc qu’ elle attendait des jumeaux ?

- Bin ouais.

- Mais dites-moi Louise, cette histoire d’ âne vous ne l’ auriez pas tout simplement...

Mais Louise avait déjà remis prestement son manteau et repris son sac.

- Excusez-me Monsieur l’ curé, j’ai core d’ l’ ouvrache, pis j’ai promis d’aller i faire eune paire d’ commissions. Pinsez, alle a accouché à m’ maison, alle avot pus d’ carbon à mette dins sin fu. Allez, Monsieur l’ curé, à dé ! et core Joyeux Noël !

Elle ouvrit la porte de la sacristie et s’ éloigna. Le curé vit Louise partir par l’allée centrale. Elle fit un signe de croix machinal et un semblant de génuflexion en passant devant l’ autel, s’ arrêta devant la crèche et éteignit l’ étoile du Berger.

- Ch’ est pas la peine d’ brichoder du courant pour arien, dit elle au curé qui la suivait des yeux, silencieux. Ches rois maches i sont arrivés, i vont pus s’ perte à s’ t’ heure !

Elle fouilla dans sa poche et en sortit une pièce qu’elle glissa dans l’âne. Celui-ci salua encore une fois la vieille femme qui s’éloigna vers la porte.

A ce moment le curé entendit vaguement quelque chose.

- Qu’est-ce que vous dites Louise ? interrogea le curé du bout de l’ église.

Louise se retourna vers lui avant de relâcher la porte et de disparaître.

- Mi ? rien, Monsieur l’ curé. j’ ai rien dit.

L’abbé s’approcha lentement de la crèche. L’âne s’immobilisa enfin. Il semblait au curé qu’il lui souriait.