vendredi 14 novembre 2008
Racine : le ch'timi pur jus
Par Regis Lenglos, vendredi 14 novembre 2008 à 20:14 :: ch'tit'école
RACINE, Athalie (1691) : Le "songe d'Athalie" (Acte II, scène 5)
Le sujet est emprunté à un épisode de la Bible ; la pièce se déroule dans le temple de Jérusalem, au VIII° s. avant Jésus-Christ.
Athalie, la reine de Juda, a fait massacrer les descendants royaux. Mais son petit-fils, Joas a été sauvé par le grand prêtre, Joad, et vit caché au temple sous un faux nom.
Athalie vient au temple, poussée par un instinct obscur et par un rêve troublant qu'elle raconte à ses fidèles (Mathan, un prêtre de Baal, et Abner, un officier) : sa défunte mère, la reine Jézabel, lui est apparue en songe, lui tenant de bien inquiétants propos :
v. 490
Ch’étot eun’ nuit toute noirte, qui f’seot noir à faire peur ;
Eum’ mère, eul’ Jezabel, alle s’a montrée d’vant mi
Comme eul’jour qu’alle est morte, avec ches biaux habits...
Mêm’ qu’elle aveot encor’ mis ch’figure in couleurs
Du bleu et pis du rouge collé sur sin visache,
495
Car vous compreneot bien qu’ell’ n’avoueot point chin’ âche.
« Trimbl’, eum’ fil’, qu’all’ a dit ! Ouais, t’es ben l’fil de t’mère ;
Eul’méchint Dieu des Juifs, y va t’ faire des misères.
Et ch’ te plains ben d’êt’ queue din ches mains erdoutapes,
Fil’ ! » Après aveoir dit ches mots épouvintapes,
500
V’là que d’ seure min puchier sin faintôm’ y s’abaiche...
Mi, j'y tindeo les bras, comm’ pour li faire eun’baiche ;
Mais j’aveos pu trouvé qu’eun’ affreuss’ ratatoule
D’os et pis d’morchiaux d’ viand’, tous trainés din l’berdoule,
Des bras et pis des gambes, des morchiaux tout pleins d’sang
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Qu’des kiens tout dévorant s’disputotent en criant.
Vous ferez un commentaire de cet admirable texte de Racine en 3 § : vous étudierez l'art du récit (énonciation, cadre spatio-temporel...) ; puis vous mettrez en évidence l'emploi du registre tragique, et enfin la vision fantastique (et pleine d'horreur) de la reine. Vous aurez soin d'employer (si possible) la même langue que Racine : le ch'timi pur jus !!!
Cathy la Ch'ti
Précisions apportées par Cathy dans les commentaires et repris ici :
Bonjour à tous !
il faut vous dire d'abord que je ne suis pas l'auteur de cette traduction de Racine en Ch'ti : c'est un collègue, Bernard Théry (retraité depuis) qui l'a faite. Je l'ai juste "toilettée" un peu.
J'ai donné ce "devoir" à faire, d'un air très sérieux, à mes élèves de 1ère L, le 1er avril 2008 !!! ... (je suis prof de français en lycée… en région parisienne). Ils ont tous commencé à travailler avec zèle, mais au bout de quelques minutes, j'ai vu les mines s'allonger ... Puis les questions, timides au début, ont fusé :
" Madame, euh… on ne comprend pas bien le texte…
- Oui, c'est normal ; Racine, c'est vieux, c'est du XVII° siècle, donc c'est écrit en ancien français… On prononçait d'ailleurs "inchien frinchais" à l'époque…
- Ah bon… " (air déconfit)
" Madame, il faut rédiger le devoir… euh… dans la même langue qu'a employée Racine, c'est ça ?
- Oui, in inchien frinchais, comme lui… Mais vous n'êtes pas obligés de le faire en alexandrins… sauf si vous voulez la moyenne évidemment. En prose ça pourra aller… Et n'oubliez pas de mettre la date sur votre copie : 1er avril 2008 ! "
Là, des visages se sont éclairés, la plupart avaient compris !
Mais une fille s'est mise à pleurer en disant qu'elle ne pourrait jamais comprendre le texte ni écrire "in inchien frinchais", que c'était trop difficile… et là j'ai expliqué que c'était un poisson d'avril !
J'ai lu le texte avec mon meilleur accent ch'ti, puis j'ai distribué et lu la traduction du vrai texte de Racine, raconté quèques histoires eud'Cafougnette, expliqué des expressions du Nord…
Et ensuite nous avons repris le cours normal de notre travail (oui, je n'allais tout de même pas consacrer 2 heures de cours au ch'timi, en 1ère… Dommage d'ailleurs !).
Ils s'en souviennent encore, de ce poisson d'avril de l'an dernier !
Cathy
